Bataclan, Survie

“Vous aurez ma haine aussi” : Récit de la soirée du 13/11/15 au Bataclan par Mme Bauers

Je cède cette fois la plume à une personne chère à mon cœur, Mme Bauers, qui vous livre ici son  propre témoignage concernant  la soirée tragique du 13/11/15, témoignage reproduit avec son aimable autorisation.

J.B


Par quoi est-on censés commencer quand on raconte comment on a échappé à la mort ? Rien que le fait de l’écrire, cette première phrase, me fait l’effet d’un glaçon qu’on aurait glissé dans mon cou.

Il y a en a déjà eu des dizaines, des témoignages de rescapés ou de témoins, dans la presse. Ils ont chacun des mots en commun, les événements y sont décrits avec la même chronologie, et la même horreur. Mais il me semble important de raconter ma version, car mon point de vue, personne ne l’a encore raconté.

Alors c’est vrai, depuis deux ans, j’ai raconté cette histoire 50 fois. A la police, à mes proches, à mes collègues. Je la raconte toujours avec les mêmes mots, les mêmes expressions, comme si je l’avais l’apprise par cœur. J’insiste sur certains détails, j’en évite d’autres parce que trop glauques, inutiles, et surtout indescriptibles. Certaines choses sont indicibles.

Ce qui suit, je l’ai écrit quatre jours après les “événements”, comme on dit dans le milieu politico-médiatique pour ne pas choquer le quidam. C’est un peu brut, très personnel et introspectif mais c’est ce qui est sorti spontanément. Les souvenirs sont encore très frais, et le choc encore palpable. Je reviendrai un peu plus tard sur ce qu’il est en aujourd’hui, avec deux ans de recul. Alors allons-y, racontons cette soirée.

« Vous aurez ma haine aussi » : Récit d’une soirée définitivement pas comme les autres

13-11-2015 – Concert des Eagles of Death Metal – Bataclan, Paris

Vendredi soir, à Paris. Nous venons de passer une chouette journée avec Joe, en ce deuxième jour de vacances. Ce sont mes congés acquis de droit suite à notre PACS conclu quelques jours avant, alors on a prévu d’en profiter. Nous allons assister à pas moins de trois concerts ce week-end : Les Foo Fighters lundi, Motorhead dimanche, et puis les Eagles of Death Metal, ce soir là. Aujourd’hui nous avons flâné dans Paris, fait nos touristes, sans plan précis. Juste envie de se balader. On a fait un tour aux galeries Lafayette parce qu’ils avaient une belle vitrine Star Wars, et comme on était dans le quartier, on a visité le palais Garnier, chose que je souhaitais faire depuis de nombreuses années déjà. On a déjeuné dans probablement un des pires restos de Paris, mais à la déco incroyablement cool. Ça nous ressemble : c’est décalé, un peu geek, thème américain tendance kitsch. La bouffe était dégueu, mais on a passé un bon moment.

Nous avons pris le temps de rentrer chez nos amis, G. et E., qui nous hébergent lorsque nous sommes dans la région. Ils habitent un peu loin du centre de Paris, mais nous partirons au concert en voiture avec G. alors c’est plus pratique. On est à la bourre, on traîne un peu. Il faut dire qu’on est un peu crevés. On vient d’enchaîner une journée à Disneyland la veille, et une journée de visite parisienne. Dur.

Du coup, on arrive en retard au Bataclan. Il est écrit 19h30 sur les billets, et il est 20h30 quand on finit par trouver une place pour se garer. Merde, si ça se trouve on va arriver quand ça aura déjà commencé… Bah tant pis, maintenant on y est. Je me tâte à prendre en photo la devanture de la salle. Une enseigne sobre, des lettres noires sur un fond blanc annonçant le nom du groupe à l’affiche. Super classe. Et puis finalement non, je le ferai en sortant, si j’y pense. J’ai déjà annoncé sur Facebook le programme de notre soirée en postant un clip du groupe.

La salle est déjà bondée lorsqu’on y pénètre après un contrôle de nos billets expéditif. Le public, on le connaît, parce qu’on fréquente les concerts de rock depuis des années. Ils sont jeunes, barbus, tatoués, souriants, cools. La foule est dense, comme d’habitude. La salle est éclairée et le concert n’a pas encore commencé, et on a du rater le groupe de première partie. Une petite bière du coup, pour patienter. On se dirige vers le bar, mais on est pas les seuls à avoir eu l’idée. Joe, en passant devant les toilettes à côté du bar, nous dit qu’il va y faire un tour. Joe a une vessie de gonzesse, qu’on se dit avec G. Et puis finalement non, il y a trop de monde chez les mecs. Apparemment ils ont tous des vessies de gonzesses ma parole. Il ira plus tard. Pendant le concert ou à la fin.

Alors ce sera bière. On se faufile au bar, on commande vite et puis on se tourne vers la scène. Dis donc c’est pas si mal ici en fait. On est surélevés, face à la scène, parfait en somme. Mais bon, il y a déjà pas mal de monde, il y a des poteaux dans notre champ de vision. Et puis oh, faut pas déconner, on fait pas des concerts de rock ailleurs que dans la fosse !

On avance un peu, nos bières à la main. On descend de l’estrade sur laquelle se trouve le bar. On est près de l’entrée, en arrière de la fosse. Tiens là aussi on voit bien. On reste un peu ? Le concert commence. G, notre ami avec qui nous sommes venus, reconnaît quelques potes et les salue. “Allez venez, on s’avance un peu, ce sera plus sympa d’être dans l’ambiance de la fosse”. On le suit, parce qu’effectivement, l’ambiance est lancée. Le groupe est plein d’énergie, ils sont heureux d’être là ça se voit. Le public danse, sautille, chante, lève les bras. Nous sommes dans notre élément. Une petite nana avec des couettes et des cheveux roses s’agite devant nous, elle est surexcitée. Je souris. Je jette un œil dans la salle, autour de moi. Je remarque que les gens au balcon sont debout pour la plupart. Je me fais la réflexion que ceux qui sont restés assis ne doivent pas y voir grand chose, notamment ce gamin là bas. Il doit avoir 10 ans. Les chansons s’enchaînent. Le chanteur nous parle entre chaque chanson, nous dit qu’on est pas loin d’être le meilleur public de la tournée jusqu’ici.

Je ne vois pas vraiment le temps passer parce que je passe un bon moment. Ça fait peut-être une demi-heure que le concert a commencé. Une chanson commence, avec des effets de lumière rouges sur les musiciens. J’ai les yeux fixés sur eux. Joe est derrière moi, comme souvent dans les concerts puisqu’il est plus grand, et qu’il me protège des pogos un peu trop endiablés.

Et puis. Dans notre dos.

Tiens, ils ont fait une mise en scène dans la salle ? Je me retourne pour voir d’où vient ce bruit. Je suis surprise, mais pas plus que ça, pendant ces quelques secondes. C’est peut-être un projo qui a sauté ? Des gars bourrés qui ont allumé quelques pétards pour faire les malins ? Le groupe continue de jouer. Je ne vois rien de spécial, mais les gens derrière moi se jettent tout à coup au sol. Sans un cri. Alors Joe et moi, on fait pareil, sans réfléchir. Nous sommes alors tournés vers la scène.

Je me dis qu’un petit malin est sûrement en train de faire son intéressant en brandissant une arme, et qu’un agent de sécurité va l’arrêter en le plaquant au sol, d’un instant à l’autre. Je ne prends pas du tout la mesure de ce qui arrive, d’autant plus qu’un jeune gars devant moi nous dit de ne pas nous inquiéter, que ça ne sert à rien de crier. “Ce sont des pétards, rien de plus. Ou des balles à blanc”. Il n’est absolument pas inquiet, mais il est quand même couché au sol.

Je me retourne à nouveau. Et je vois du sang. Pas beaucoup, seulement quelques traces sur les vêtements des gens derrière moi.

Non, ce ne sont pas des pétards.

Je lève les yeux, le temps d’apercevoir un homme. Jeune. Les cheveux rasés. Il porte un sweat gris clair et… il a une kalashnikov. Il la porte en bandoulière. La crosse est en bois. Il est en train de tirer sur les gens.

Cette vision, je ne l’ai que pendant l’espace de deux secondes. Mais tout est enregistré. Ça s’est passé au ralenti. Il aura fallu la vision concrète de l’arme pour comprendre. Ce sont des coups de feu, ils sont dirigés vers nous, et des gens sont blessés. Lorsque le cerveau réalise le danger de la situation dans laquelle on se trouve, il a plusieurs façon d’y réagir. Il y a la panique, la vraie, celle qui fait hyperventiler et battre le cœur bien trop vite, qui fait hurler, et agir de façon inconsidérée. Et il y a la peur, viscérale, qui fait que l’on entre dans un état de “superconscience” et que l’on se met à analyser tout : les lieux, les gens, les bruits, les odeurs. C’est cette option que mon cerveau a choisi. Les rafales sont longues, et continuent. La salle est rallumée.

A partir de cet instant et jusqu’à la fin je ne penserai alors qu’à une chose : Joe. Il ne faut pas qu’il soit touché. Non, comprenez moi bien, il ne FAUT PAS qu’il soit touché. C’est impossible, c’est intolérable, inenvisageable. Moi ? On verra bien, on s’en fout. Mais pas lui. Je m’accroche à son bras, puisqu’il est toujours derrière moi, je lui demande s’il va bien, s’il n’est pas touché. Et il me répond, toujours avec une voix calme dont il ne se départira jamais : “Oui, ça va.” Il n’a rien.

Un silence soudain. Les tirs cessent quelques instants. La foule se lève alors dans un chaos indescriptible et fonce vers les issues. Nous sommes sur la droite de la scène, dans la fosse, et devant nous il y a une porte. Il faut monter quelques escaliers pour y accéder, mais elle est là, à quelques mètres. Les gens s’y précipitent et certains parviennent à s’y engouffrer. Je crie à Joe de rester baissé mais qu’on y va. Il faut absolument que nous sortions d’ici, c’est vital. Toute autre option est à bannir. La survie est là bas, à quelques mètres devant nous.

Mais nous n’y arriverons pas.

Les tirs reprennent, dans notre direction, alors on se recouche tous. On a très peu avancé au final. On est toujours exposés, tellement exposés. J’ai vu des gens qui ont réussi à se planquer, en sautant cul par dessus tête derrière la barrière devant la scène, ou derrière des escaliers devant cette fameuse putain de porte. Mais j’ai aussi vu des personnes tomber. Je ne réalise pas encore qu’ils se sont fait descendre par des balles. Je me dis juste qu’ils sont tombés dans le mouvement de foule. Toujours couchée, je me retourne encore pour évaluer la situation. Je revois le sweat gris. Il ne tire plus. Je vois clairement son visage. Il paraît froid, calme.

Deuxième mouvement de foule vers la porte. Je ne sais pas pourquoi les gens se sont encore relevés, mais on a suivi. Nouveaux tirs vers la porte. Cette fois nous nous jetons au sol les uns sur les autres. Nous sommes peut-être une quinzaine. Joe est couché sur moi. Bordel, ça veut dire qu’il est exposé aux tirs. Je m’accroche à son bras droit. “Ça va ? Tu n’as rien ?” “Non, ça va.” Il met ses mains sur ma tête. Un jeune homme est en dessous de moi, la tête contre le sol. Il est vivant, mais il ne bouge pas. Un accord tacite se met en place entre nous tous : nous ne devons surtout pas bouger. Et nous ne bougerons pas d’un pouce, pendant près de deux heures.

Il s’en passe des choses dans la tête, quand on ne bouge pas pendant deux heures, allongés au milieu d’inconnus et pris sous le feu des armes. C’est peu de le dire.

Je suis étonnamment calme. Ça me surprend moi-même sur le coup. OK, donc c’est la merde. OK, il y a donc des gens qui nous tirent dessus. Maintenant ça tire de façon ciblée. Ce ne sont plus de longues rafales, mais quelques coups de feu brefs. Ah, ils doivent viser des gens en particulier. Ça se confirme, puisque j’entends des cris derrière moi, qui cessent aussitôt après les tirs. Ils achèvent des blessés. Malgré moi, je crie à chaque coup de feu. Pas un hurlement, c’est plutôt un son dans ma gorge, quelque chose de nerveux et incontrôlable. A chaque coup de feu : Joe ? Ça va ? Oui, ça va. J’entends sa respiration. Il est toujours calme. Du coup, moi aussi. Un calme pas naturel, froid, analytique.

Ça sent la poudre. Je ne connaissais pas cette odeur, mais je l’ai reconnue quand même. Ça sent autre chose aussi, mais je ne sais pas encore quoi. On ne connaît pas l’odeur du sang. Ni celle de la mort. Je le réaliserai plus tard.

Une voix crie, un peu lointaine : “Tout ça c’est un message pour notre président François Hollande.” Oui, je me doutais bien que ce n’était pas pour nous voler nos portefeuilles, connard.

Les tirs sont espacés, mais réguliers. Tous proches. Il atteignent des gens qui sont juste à côté de moi. Ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible. Je m’entends le dire tout haut.

Mes pensées : Pas comme ça. Pas là, en plein concert. Pas maintenant. On vient de se pacser, j’ai seulement 26 ans, on est en train d’acheter notre premier appartement. Alors quoi, c’est parce que tout allait un peu trop bien c’est ça ? Il fallait que quelque chose arrive pour bousculer cette belle vie qu’on s’était créée ? Et sinon, la vie, elle en a pas marre me venir me faire chier alors que tout va bien ? Elle pouvait pas me faire avoir un bête accident de voiture sinon ?

Je pense à mon père, décédé à l’âge de 29 ans dans des circonstances troubles. L’histoire se répète. C’est incroyable d’ironie et de cruauté. Ma mère : ça va la tuer. J’espère qu’elle ne regarde pas les infos. Pour ne pas qu’elle vive l’inquiétude. Mais quand ils vont lui annoncer ça… Putain.

Alors je me dis, est-ce que je suis prête pour mourir ? Je devrais l’être après tout. On m’a éduquée toute ma vie de façon à m’attendre au pire. A toujours me méfier. Et on sait dans ma famille que la vie est une sacrée pute. Elle reprend comme elle donne, de façon aussi violente qu’inexpliquée. Je n’ai connu que ça. Alors, toutes ces années d’anticipation du pire ? Ça a donné quoi ?

Ben non, je ne suis pas vraiment prête on dirait. Je ne parviens pas à me dire que je vais mourir, même si toutes les circonstances me disent, me hurlent, que ça ne va pas bien se terminer.

Comment ça pourrait bien se terminer ? Les terroristes marchent autour de nous, ils sont aussi au dessus, sur le balcon. J’ignore combien ils sont. Probablement trois, d’après les voix que j’entends. Ils tirent sur un gars à un mètre cinquante de moi, sur la droite. Il hurle. C’est tellement réel. Dans un réflexe débile, mais naturel, nous lui chuchotons de se taire par pitié, il va attirer l’attention sur nous. Il se tait. Probablement pas de son plein gré.

Je me dis que si Joe est touché, je ne parviendrai pas à rester calme. Je me lèverai, je crierai, je me jetterai dans un dernier assaut de rage sur un des tireurs et je mourrai donc probablement aussi. C’est clair dans ma tête, comme un dossier classé. C’est tout vu.

Au milieu de cet enfer déjà insupportable, nous entendons soudain une déflagration. Ça vient du milieu de la salle, à quelques mètres sur ma gauche. Je tourne la tête et n’aperçois que le plafond duquel tombent quelques débris de tissu ou de plâtre, je n’en sais rien. Ils ont du faire péter une petite grenade. Pourquoi ? Il n’y avait déjà plus personne au milieu de la salle, à ce que j’en ai déduit du silence. Qu’est-ce que c’était encore ? Me vient alors l’idée qu’ils posent des bombes.

Évidemment. Les tirs ont cessés depuis quelques minutes, et j’ai entendu des bruits de scotch. Soudain il y a du sens, ils vont faire exploser le bâtiment, et ce qu’il reste de nous. Putain, ça change tout. Enfin non, mourir c’est mourir. Mais j’en arrive à me dire que quand même, je préfèrerais mourir d’une balle plutôt qu’éparpillée façon puzzle. C’est fou d’en arriver à se dire ça, froidement, calmement.

J’apprendrai plus tard que cette déflagration était en fait le bruit d’un de nos tortionnaires qui s’est fait tirer dans la tête par un commissaire de police qui était entré dans la salle à ce moment là. Sa ceinture d’explosifs s’est actionnée sous l’effet de sa chute. C’est ce qui nous a sauvé. Le dernier terroriste dans notre salle, c’était lui. Et son plan était probablement de nous garder en otage jusqu’à l’arrivée de la police pour nous utiliser en bouclier, puis de nous emmener avec lui dans sa chute. Dans le cul Lulu. Bon voyage en enfer.

Mais ça, à ce moment là, nous ne ne le savons pas.

Dans ce moment où le calvaire atteint son paroxysme, un sentiment familier me prend soudain. Il y a quelques années, mon grand-père alors âgé de 69 ans était à l’hôpital après une hémorragie cérébrale. C’était le réveillon du nouvel an et les médecins nous avaient dit plus tôt dans l’après-midi de nous “préparer”. Ceux qui ont l’habitude du milieu médical savent ce que ça signifie : il ne passera pas la nuit. Et alors que nous sommes toutes les trois, ma mère, ma grand-mère et moi, sur le canapé, les volets fermés, à attendre le coup de fil du médecin qui nous annoncera que c’est fini, je sais. Je suis persuadée, de façon irrationnelle, que mon grand-père ne mourra pas cette fois. Ce n’est pas un espoir, c’est une certitude. Et j’ai eu raison. Mon grand-père a vécu 10 ans de plus, avant de nous quitter cette année.

A ce moment là je suis persuadée qu’on va s’en sortir,  alors qu’on est au pire endroit, au pire moment. Non, on ne va pas mourir, ni Joe ni moi. C’est une certitude profonde, qui ne me lâche pas, et qui m’aide à reprendre légèrement mes esprits.

Bon, c’est pas tout ça mais la police alors ? Ils font quoi ? Je me dis que le temps n’a pas du passer aussi vite que ce que j’ai cru. Il me semble que cela fait au moins une heure que je suis couchée là, mais en fait ça doit faire quoi ? Vingt minutes ? La perception du temps doit être bizarre dans ce genre de situation non ? Il s’est avéré a posteriori que j’avais en fait eu une parfaite perception du temps qui est passé, cela faisait bien une heure de calvaire à ce moment là. Nous n’entendons plus les terroristes, ou alors assez lointains. Est-ce que nous sommes seuls dans la pièce ? Mais non voyons, c’est impossible, ils ont forcément laissé quelqu’un pour nous surveiller. Joe s’agite un peu, il pose des questions aux gens autour. “Qu’est-ce que vous voyez ? Il y a les flics ? Est-ce que vous pouvez bouger un peu pour qu’on puisse dégager nos jambes ?” C’est vrai que ça fait un petit moment que je ne sens plus ni ma jambe gauche, ni mon bras droit, qui est resté sous Joe. Je parviens à le dégager et à le placer près de ma tête. Ah tiens, il est tout bleu. J’essaye de le mobiliser mais ça fait un mal de chien. Tant pis, si c’est ça le plus grave qui m’arrive cette nuit, ce sera bien ma veine.

Les gens sur nous refusent de bouger, ils sont pétrifiés par la peur, ou bien blessés, ou déjà morts en fait. On en sait rien. Le jeune homme sous moi commence à se sentir mal. Tu m’étonnes, c’est déjà incroyable qu’il ait tenu tout ce temps sans suffoquer. J’essaye de lui laisser la place de relever sa tête. Je le prends par l’épaule et lui dit que ça va aller. Je me rends compte que c’est idiot, mais je le vois quand même esquisser un petit sourire. Je bouge ma main gauche et quelqu’un l’attrape. Je crois que c’est Joe, mais non. C’est un jeune homme barbu à nos côtés, qui ne parle pas beaucoup et qui lui aussi est très calme. Mais il m’attrape la main et la serre tout simplement.

Soudain, la police à l’entrée. Enfin. J’y crois à peine. Est-ce que c’est bien eux, et pas des terroristes déguisés ? Ils nous parlent. “On arrive, on va vous sortir de là. Ne bougez surtout pas. Est-ce que vous les voyez ?” Ma foi non, et vous, vous les voyez ??

Il fait tellement chaud. Je me sens suer à grosses gouttes. Quand je ferme les yeux, je sais que je suis à deux doigts de tomber dans les pommes et je me dis mais oui ! Perds conscience ! Ce sera bien plus facile comme ça, je ne me rendrai compte de rien si on explose. Et si on vient nous délivrer, ma foi, on me relèvera. Je ferme les yeux et me force à sombrer, mais je n’y arrive pas, parce que j’ai trop mal à la jambe et la douleur me tient éveillée. Je relève la tête et regarde Joe. Je me sens ivre, hagarde, je respire la bouche ouverte. Je lui dis que je me sens partir et il me dit aussitôt de m’accrocher. De ne pas lui faire ça.

Évidemment que je ne peux pas lui faire ça, quelle égoïste. Je ne vais pas le laisser seul là dedans. Alors je tiens. Je caresse ses cheveux, comme quand on est devant la télé. La douleur à la jambe est quasiment insoutenable, mais encore une fois, si c’est le pire de mes blessures j’en serai heureuse. Alors je souffre en silence. La police est là, mais ils n’entrent pas. Je me dis que c’est parce qu’ils ont piégé le bâtiment. Qu’un des tireurs est encore là en embuscade. Qu’ils vont jeter une grenade au milieu de notre petit groupe. Et pourtant le simple fait de savoir que la police est ici me rassure un peu. Ils vont tenter quelque chose au moins.

Les minutes passent tellement lentement. C’est un calvaire dans le  pur sens du terme. Les gens gémissent derrière nous, mais de moins en moins. Une jeune fille espagnole dans notre petit groupe entassé est hystérique. Un couple est allongé devant la porte devant nous. La jeune fille est étendue les yeux fermés, d’une pâleur que je n’avais encore jamais vue. Le jeune homme la tient dans ses bras sans rien dire, le visage fermé, sans expression. Je réalise alors que je viens de voir une personne morte pour la première fois de ma vie.

Après encore un moment interminable, où nous entendons que l’action se passe désormais au loin (des échanges de voix, des tirs…) la police derrière nous nous indique qu’ils commencent l’évacuation. Enfin ! La délivrance approche, je le sais maintenant. L’espoir est revenu, on va s’en sortir, c’est une évidence. Ils nous crient alors de sortir, les valides uniquement. Les gens se relèvent groggy, je mets moi même un certain temps pour me redresser. Je hurle en bougeant ma jambe gauche, qui est “morte”. Je la lève avec les mains et pose mon pied au sol, que je ne sens pas du tout. Joe me soutient du côté droit. Il n’a vraiment rien, pas une égratignure. C’est un putain de miracle. Le barbu qui me tenait la main plus tôt me soutient spontanément du côté gauche. La police n’est pas entrée, ils nous attendent à l’issue. Ce n’est donc pas tout à fait terminé mais qu’importe, on va sortir, ça y est, c’est fini. Nous nous tournons pour nous diriger vers la sortie, enfin.

Mais… Qu’est-ce que c’est que ça ?… Tous ces gens étendus par terre… Pourquoi ils ne se lèvent pas ?… Il y en a tellement ! Je pensais qu’il n’y avait que quelques blessés, peut-être une dizaine de morts à tout casser, et que le reste du public avait pu s’enfuir. Mais là d’un coup je réalise.

C’est un carnage. Une scène de guerre insoutenable. Il y a des cadavres absolument partout. Peut-être une soixantaine dans la fosse et près du bar. Ils sont comme des poupées désarticulés. Certains sont très “propres”, les blessures invisibles et pourtant leur immobilité est totale. Nous devons les enjamber pour sortir. Et des deux heures qu’a duré ce calvaire, ce sont ces 10 secondes qui ont été les plus terribles, même si nous sortions enfin. La vision de ces corps inanimés m’a fait un effet pire qu’un coup de masse derrière la tête. Alors que je marche tant bien que mal, je m’entends dire tout haut : ils ont tué tout le monde, ils ont tué tout le monde. Le barbu à gauche me dit de ne pas regarder, mais il le faut. Je dois regarder, pour me rendre compte. Je vois les visages de ces gens, ils sont figés dans une expression d’horreur. Je n’avais jamais vu de morts, ni la véritable couleur du sang. On dirait du faux, si vous voulez savoir.

Une flaque à ma gauche. Je dois porter ma jambe au dessus pour ne pas marcher dedans. Une jeune fille s’est fait tirer dans la tête à cet endroit. Mes jambes manquent de flancher. Juste avant la sortie, à un mètre peut-être de l’extérieur, il y a un jeune homme étendu sur le dos. Un flaque de sang sous lui. Je fixe son visage figé, de la couleur bien caractéristique des autres cadavres que je viens de croiser, ses yeux sont ouverts. Je ne parviens pas à détacher mon regard de ce jeune, tout jeune homme aux cheveux bouclés. Et alors que je passe à sa hauteur, que je sors du bâtiment, je vois ses yeux croiser les miens et me suivre. Il n’est pas mort. Il agonise. Il vit ses derniers instants, probablement ses dernières secondes, en voyant sortir les gens par la porte qui est à un mètre de lui.

Cette image me hante encore aujourd’hui.

Nous sommes dehors. Je respire l’air froid de la nuit parisienne. Et nous marchons, les mains en l’air, dans le couloir que forment les policiers. A chaque fois que j’en croise un, je ne peux pas m’empêcher de dire un merci étouffé de sanglots. Nous faisons plusieurs dizaines de mètres sous leurs ordres, nous passons les pompiers qui, me voyant soutenue pour marcher, me demandent si je suis blessée. Je n’en sais rien, je ne sens plus ma jambe. Je crois que c’est parce que je me suis assise dessus, mais j’ai peut-être pris une balle dans un nerf. Rapide examen, je ne saigne pas, il n’y a rien, on circule.

Vite Joe, donne moi mon portable. Il faut que j’appelle ma mère. Une sonnerie, deux sonneries, trois sonneries… Sa voix. Je ne lui laisse pas le temps de dire quoi que ce soit. On va bien, on est pas blessés, on est sortis. Ma voix est brisée, la sienne aussi. Elle est en pleurs, n’y croit pas, me dit qu’elle est en route pour Paris. “Quoi ? Tu es en voiture ? Arrête toi tout de suite ! Je n’ai pas survécu à ça pour que tu te plantes en bagnole…” Je ne sais même plus ce qu’on se dit. L’essentiel sûrement.

Et G ? me dit Joe. Comment ça G ? Il n’est pas avec nous ? Pendant tout ce temps, j’étais persuadée que G était tout près. Dans notre petit tas de survivants dans la fosse, puis derrière nous en sortant. Mais non. Putain. La vague d’angoisse. Je compose son numéro alors que nous entrons sans réfléchir dans le premier commerce sur notre chemin, pour se mettre à l’abri. C’est un bar à vin. Une sonnerie. Il répond. Il est sorti.

Tu vas bien ? “Je suis avec les pompiers, je suis blessé, mais ça va.”

Comment ça ? “J’ai pris une balle.”

Où ça ? “Dans la tête.”

Ah.

Mais sa voix est claire. Il me dit que ça n’a pas l’air trop grave. Il a eu sa femme au téléphone. Qui, pour situer, est enceinte de 7 mois. Nous en sommes sortis tous les trois : c’est incroyable. Je m’effondre en pleurs dans les bras de mon héros, qui reste tendu mais toujours aussi calme. Il m’impressionne. Je l’aime tellement. C’est grâce à lui que je suis sortie.

La barmaid nous sert un verre d’eau. Et je croise le regard d’une petite nana qui pleure tout ce qu’elle peut. Elle a des couettes, et les cheveux roses

Revoir cette jeune fille qui quelques heures plus tôt sautillait joyeusement devant nous avec ses amis, à présent effondrée, secouée de larmes, est bien le symbole de ce qu’est devenue cette nuit pour moi.

La fin d’une époque. La fin de l’insouciance. La fin de ma vie d’avant.


Aujourd’hui, quel est le bilan ?

Il y a eu la prise en charge thérapeutique, psychologique. Des traitements à base d’anxiolytiques, d’antidépresseurs entre autres joyeuses pilules censées te faire voir la vie en rose. Cette béquille a été utile, car il y a eu des périodes où la dépression devenait sévère.

Je développerai sûrement dans un autre billet le thème du stress post-traumatique à travers mon expérience. Je peux dire que ça va mieux. Avec des hauts et des bas, évidemment, mais on apprend à vivre avec un traumatisme. C’est d’autant plus vrai lorsqu’on le vit en couple : on est solides, la parfaite équipe.

Pour essayer de conclure ce sinistre anniversaire, j’espère que la lecture de ce long récit aura capté votre attention et aura permis d’apporter une autre vision sur les « événements ». Une petite piqûre de rappel, au cas où les français ne se mettent à banaliser l’horreur qui nous a touché.

Ah, on me dit à l’oreillette que c’est déjà le cas pour une bonne partie d’entre eux.

Mme B.

  1. Jubert

    Non je vous assure, on ne banalise pas ce que vous avez vécu ! Vous avez connu l’horreur, rien n’effacera cette nuit là. Même si nous ne pouvons savoir ce que vous avez ressenti, nous n’oublions pas et nous ne pardonnons rien. Je vous souhaite d’etre heureuse malgré eux.

  2. Soso De Mgh

    Bonjour, je découvre votre blog aujourd’hui. Votre témoignage m’a glacé, comme les témoignages de tous les rescapés du Bataclan. On oublie pas, mais des piqures de rappel sont parfois nécessaire. Bon courage à tous les rescapés.

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